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Ça commence à Budapest, sur ces dix mille mètres qui sont sa distance, qui n’appartiennent qu’à lui, mais où il est battu par un certain Kovacs. C’est presque déloyal : Émile si beau malgré son vilain style et Kovacs tellement moche, jambes courtes et buste court surmonté d’un gros occiput, mais qui compense son air de gnome buté par une résistance à toute épreuve. Quoi qu’il en soit c’est un sale coup pour Émile, d’autant plus qu’il se met à perdre une série d’autres courses dans la foulée.
Il perd un peu, il gagne, il perd encore, il regagne un petit peu et l’on se met à penser qu’Émile, ce n’est peut-être plus tout à fait ça. Il se le dit lui-même, d’ailleurs, il n’est pas dupe, mais dès lors tous ceux qu’il a réduits à néant dans leurs couloirs se prennent à caresser un espoir de se venger. Pas une revanche aussi spectaculaire que les exploits d’Émile, bien sûr, mais susceptible de restaurer un peu leur fierté. C’est ainsi qu’on spécule, qu’on anticipe, qu’on diagnostique. Il semblerait, dit-on, qu’Émile voie poindre la menace du déclin sans retour, l’adieu à sa suprématie et la fin des honneurs. Lui qu’on croyait inaccessible aux défaillances est trahi par son corps qui ne veut plus de l’effort, malgré le pouvoir de son orgueil et de sa volonté. C’est normal, après tout, il n’est pas de miracle en ce domaine. Il va lui falloir admettre que le simple effet de sa présence sur un stade est une arme rouillée, que son tour est venu d’éprouver le désarroi par lequel il tenait, même sans le vouloir, ses adversaires.
D’ailleurs quand il va courir en Suisse, ça se voit. Il attendait beaucoup de cette épreuve de Berne, il s’y était préparé comme jamais. Même si, cette fois, il est à peu près sûr de vaincre au vu de ses adversaires, en attendant d’aller se battre il semble inquiet, nerveux, presque accablé. Il marche un peu voûté, le cou dans les épaules, son bonnet enfoncé sur les oreilles sans souci d’élégance. A Berne, quand l’équipe tchécoslovaque est rituellement invitée à visiter la chocolaterie, Émile s’y rend poliment avec les autres et par curiosité comme d’habitude mais sans l’air de trop y penser. Sous la pluie, dans son imperméable, on dirait un petit employé qui part au travail. Et après la visite, assis près de Dana devant un film qu’on leur projette et qui exalte la Suisse en général et le chocolat en particulier, lui, titan de la course à pied, n’est plus qu’un spectateur anonyme, humble et discipliné, qui regarde gentiment ça comme il regarderait autre chose. Parmi ses coéquipiers géants, athlétiques et chevelus, Émile a soudain l’air d’un enfant sage ou d’un vieil homme navré que tout cela n’intéresse plus.
Sa curiosité le pousse quand même aussi à visiter le zoo de Berne où Émile se réjouit de voir enfin des singes, espèce qui n’a pas encore droit de séjour en Tchécoslovaquie. Mais les singes ont l’air méchants, aigris, amers, perpétuellement vexés d’avoir raté l’humanité d’un quart de poil. Ça les obsède à l’évidence, ils ne pensent qu’à ça. Ils seraient prêts à le faire payer. Ce n’est pas qu’Émile soit déçu de ce spectacle, mais ça ne lui remonte pas le moral.
Même s’il continue de surprendre son monde, on s’est déjà mis à parler de lui presque au passé. Très brusquement, presque d’un jour à l’autre. Même si à Berne – piste luisante et forêt de parapluies –, on le juge stupéfiant, course étincelante, ronde fantastique, maillot rouge à la pointe du combat contre des adversaires qu’on disait redoutables et qui n’ont pas existé. Même si l’on revoit à Prague – vent fort et temps glacé – le démoniaque Émile servir un nouveau numéro de son répertoire qu’on croyait épuisé. Mais s’il gagne encore quelquefois, il perd de plus en plus. Il voit bien ce qui lui arrive, il en prend son parti. Il l’admet. Bon, dit-il, je suis dépassé mais tant pis. Et même, au fond, tant mieux. J’aime courir, je veux encore courir, courir beaucoup, mais ce n’est pas mal non plus de redevenir un coureur normal qui peut perdre.
Il décide de renoncer aux cinq mille mètres, où il ne se voit plus. C’est devenu une épreuve trop rapide, réservée aux coureurs de mile et où les spécialistes en endurance comme lui n’ont plus rien à chercher. Il se cantonnera désormais aux dix mille et aux plus longues distances. Il aimerait bien par exemple, malgré l’ennui que lui inspire l’épreuve, travailler le marathon en vue des prochains Jeux olympiques, à Melbourne.
En attendant Melbourne, Émile a envie de retourner au Brésil comme il l’avait promis mais, l’an dernier, alors qu’il en revenait, un autre journaliste du Svobodne Slovo a sollicité une petite interview. Echaudé par l’histoire parisienne, Émile l’a regardé avec méfiance. Camarade, lui a dit le journaliste, nos lecteurs seraient vivement intéressés par tes impressions sur le Brésil.
Ecoute, a commencé Émile, je voudrais être extrêmement clair. C’est tout à fait magnifique, le Brésil. J’insiste, hein, c’est vraiment formidable. A tous points de vue. Je vais y retourner avec plaisir. Est-ce que je me fais bien comprendre ?
Résultat : communiqué du porte-parole du ministère brésilien des affaires étrangères. Le visa d’Émile pour le Brésil est refusé. Il ne s’agit pas, précise le porte-parole, d’une décision politique générale, mais d’un cas particulier. M. Zatopek, en effet, à son retour en Tchécoslovaquie, a tenu des propos désobligeants sur le Brésil.